lundi 27 avril 2015

Dérives fascistes à la FNSEA ?

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Mais que se passe t-il à la FNSEA ? Les opérations musclées se succèdent, menées par des agriculteurs pour le moins en colère, qui utilisent en toute impunité la violence pour se faire entendre : contre les Roms, contre l’État, contre les Zadistes, contre les écolos… Ne doit on y voir que le mal être de citoyens en proie aux marchés financiers, ayant perdu la considération de l’opinion publique face aux dérives de leurs méthodes de production, ou bien donner un sens politique à toutes ces exactions ?

En juin 2013, l’opération « récupérons nos terres » (1), organisée par une cinquantaine d’agriculteurs se revendiquant de la FNSEA, délogeaient des familles de gens du voyage qui occupaient un bout de terrain en friche d’une exploitation agricole dans le canton de Houdan (Yvelines), en les aspergeant de tonnes de lisier. L’affaire n’a fait que peu de bruit dans les médias, pourtant de nombreuses associations (2) se sont alors insurgé contre ces méthodes : « C’est à l’État et aux collectivités locales de gérer la situation, pas à une organisation syndicale de « jouer les auxiliaires de police en faisant justice elle-même par une action moralement scandaleuse et syndicalement irresponsable ». La fédération département du syndicat se bornant à dénoncer « une fois de plus l’inertie de l’administration, qui ne remplit pas son rôle de protection de la propriété privée et qui, par là même, cautionne la transgression des lois ».

En septembre 2013, des agriculteurs syndiqués (FDSEA du Morvan) saccagent le siège du Parc national du Morvan. Ces agriculteurs sont fous de rage à la suite d’une enquête publique relative à des mesures de protection et de restaurations des rives des cours d’eau et des zones humides, s’adressant principalement à des agriculteurs volontaires et financièrement aidés. Pour protester, des tonnes de fumier sont épandues, des tranchées creusées dans des prairies humides, des feux de pneus et de paille allumés. Le journal de l’Environnement relate (3): « La scène s’est déroulée le 18 septembre dernier dans le domaine de la Maison du parc naturel régional du Morvan, à Saint-Brisson (Nièvre). C’est là que près de 70 engins agricoles et leurs quelque 150 conducteurs, encartés à la FDSEA du département, chez les Jeunes Agriculteurs ou sans étiquette, ont convergé pour quelques heures d’un face-à-face tendu avec les responsables du PNR. Le tout sous le regard placide des gendarmes, qui ont laissé les alentours soignés de la Maison du parc se transformer en terrain vague boueux, pendant que des agents du parc se faisaient prendre à partie par des agriculteurs »


En septembre dernier, des agriculteurs bretons brûlent les bâtiments de la Mutuelle Sociale Agricole (leur caisse de sécurité sociale) et des Finances Publiques à Morlaix. Le président de la FDSEA du Finistère, Thierry Merret, félicite publiquement les auteurs du saccage de Morlaix dans un communiqué : « Je tire un coup de chapeau à ceux qui ont osé faire ce qu’ils ont fait. Il faut relativiser, il n’y a pas eu mort d’homme, c’est une forme de témoignage pour dire : Écoutez-nous et un raz-le-bol des besogneux qui sont seulement bons pour avoir des contrôles ».
En ce mois de septembre, 4 actes violents ont eu lieu contre des bâtiments publics, à Morlaix mais aussi Toulouse, Sarrebourg et Questemberg). À ce jour aucune poursuite judiciaire n’a été engagée…


En octobre dernier, Xavier Beulin, le président de la FNSEA s’exprime publiquement (4) à la suite de la mort du jeune Rémi Fraisse et compare les zadistes opposants au barrage de Sivens à « des djihadistes verts ».
Le 5 novembre dernier, à l’appel de la FNSEA, de nombreux agriculteurs manifestent à Nantes pour protester contre les normes environnementales qu’ils jugent trop contraignantes. Durant cette manifestation plusieurs agriculteurs s’en sont pris à des ragondins, « des nuisibles » (5) : « Au cours des actions de la journée, des agriculteurs ont jeté et violenté, couvert de peinture, frappé à coups de pieds et écrasé des ragondins qu’ils ont amenés et déversés en pleine ville. Ces lâchers ont eu lieu à plusieurs reprises, à la vue de tous et face à un large public de manifestants. Un comble au moment même où la FNSEA lance une campagne de communication sur le bien-être animal », écrit L214 dans un communiqué du 6 novembre 2014. Selon Brigitte Gothière, directrice de L214, « Un syndicat qui cautionne des actes d’une telle violence révèle son vrai visage : celui de l’élevage intensif et de la maltraitance institutionnalisée, des poulets et cochons entassés dans des hangars, des animaux castrés à vif, des veaux écornés au fer, et des truies et des poules encagées. »


En novembre dernier, le blocage des axes routiers autour de Paris par les agriculteurs a été marqué par deux accidents de la route (6), dont un mortel. Si une enquête a été ouverte, aucune poursuite n’est aujourd’hui connue contre la FDSEA Île-de-France, qui organisait la manifestation. Celle-ci estime que la responsabilité de l’accident incombe au gouvernement (7) qui n’avait pas mobilisé suffisamment de forces de l’ordre.


Sur le barrage de Sivens, dans les jours qui ont précédé l’évacuation du site par les forces de l’ordre le 6 mars dernier (8), les fédérations départementales de la FNSEA du Tarn, de l’Aveyron, du Tarn-et-Garonne se sont mobilisées, envoyant sur place de véritable milices qui ont encerclé la ZAD, tentant d’imposer un blocus, faisant monter la pression, sous le regard amusé des forces de l’ordre.
Et je ne parlerai pas des milices qui sont créées par agriculteurs pour surveiller leurs biens à la suite de vols, ou bien encore des menaces lancées à l’encontre du gouvernement à propos du paiement des taxes sur l’eau (le principe pollueurs-payeurs qui auraient du être mis en place par les agences de l’eau, qui est pour le moment payés par les usagers…).


Toutes ces exactions, le plus souvent totalement impunies, sont à mettre en rapport avec la sévérité des poursuites menées contre les militants de la Confédération Paysanne. La complicité bienveillante des services de l’État à l’égard du syndicat majoritaire n’est plus à démontrée… Celle du gouvernement non plus, et je ne rappellerai que deux « anecdotes » qui en disent long sur le sujet.
Tout d’abord la participation du Président de la République aux 30 ans de Sofiprotéol, le 3 décembre 2013, l’empire agro-industriel de Xavier Beulin qui pèse plus de 7 milliards d’euro de chiffre d’affaire annuel (voir article sur Sofiprotéol, « La pieuvre agro-industrielle » en page 20 de ce numéro).


Enfin la participation des trois ministres de la République, Stéphane Le Foll (Agriculture), Guillaume Garot (Agroalimentaire), Philippe Martin (Écologie), aux États généraux de l’Agriculture, organisés par la FNSEA le 21 février 2014, juste après la menace lancée par Xavier Beulin quelques jours auparavant : « Il ne faut pas grand-chose pour mettre des milliers d’agriculteurs dans la rue ; ces États généraux, c’est un peu ceux de la dernière chance. C’était ça ou la chienlit »


Les dérives pour le moins ultra-droitières de la FNSEA se succèdent avec trop de régularité pour qu’elles soient le fruit du hasard. L’intervention des troupes de Xavier Beulin à Sivens fait parfaitement l’affaire du gouvernement. Petits arrangements entre amis ? Cela irait dans le sens de l’analyse de Yannis Youlountas… (voir l’article sur Sivens en page 13). De là à penser qu’un accord aurait été passé entre Hollande et Beulin, le premier donnant satisfaction au second quant à « l’ultra-libéralisation » de l’agriculture française, le second offrant au premier la mise à disposition de sa force de frappe (à moins que cela ne soit le contraire !…), il y a un petit fleuve côtier que certains n’hésitent pas à franchir.


Notes
(1) Voir l’article publié par Basta mag le 26 juin 2013, « La FNSEA expulse des gens du voyage avec du lisier » : http://bit.ly/1GyiqyK
(2) Minga, Uravif (Union régionale des associations pour la promotion et la reconnaissance des droits des Tsiganes et Gens du voyage en Île-de-France) et l’Halem (Habitants de Logements Éphémères ou Mobiles).
(3) Le Journal de l’Environnement : http://bit.ly/1A9lyZL
(4) Voir l’Express du 29 octobre : http://bit.ly/1BjGsdE
(5) Voir le reportage vidéo sur la site de Télé Nantes : http://bit.ly/1MlEZFh
(6) Le Parisien, « un mort sur les barrages, les agriculteurs lèvent le blocus » : http://bit.ly/1BZ86gw
(7) Voir article dans le JDD du 21 novembre : http://bit.ly/184ucCc
(8) Voir article sur le site du Lot en Action : http://bit.ly/1wNTujN
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lundi 9 mars 2015

Agrocarburants: le cadeau de 54 millions d’euros au président de la FNSEA

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(ARCHIVES) Agrocarburants: le cadeau de 54 millions d’euros au président de la FNSEA
Le groupe agro-alimentaire Sofiprotéol devrait être le premier bénéficiaire du renouvellement des agréments d’agrocarburants tout juste annoncé par le gouvernement. Numéro un français du biodiesel, il est présidé par Xavier Beulin, par ailleurs président de la FNSEA. La Cour des comptes a pourtant déjà critiqué la rente financière dont bénéficie sa société, en véritable championne des niches fiscales.


L’annonce est passée inaperçue, glissée en fin de discours de clôture de la Conférence environnementale, mi-septembre (voir ici et encore ici) : le gouvernement vient de décider de renouveler les agréments des agrocarburants jusqu’à fin décembre 2015. Par ce système mis en place à partir de 2004, les producteurs d’éthanol et de biodiesel reçoivent des quotas de production de carburants pour lesquels ils sont exonérés d’une partie de la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TIC). En 2012 et 2013, cette réduction fiscale s’élève à 8 € par hectolitre.
Cela n’a l’air de rien. Mais la facture globale de cette niche fiscale est faramineuse. Entre 2005 et 2010, elle représente 2,6 milliards d’euros de manque à gagner pour l’État (en cumulé), estime la Cour des comptes (voir ici son rapport). Alors que la filière n’a réalisé que 1,5 milliard d’investissement, pointe le même document. En 2012, cette exonération partielle de la TIC a représenté un manque à gagner d'environ 196 millions d’euros pour le budget de l’État.


À l’origine, ces agréments ont été accordés pour une durée de six ans. Le code des douanes (article 265) n’en prévoit pas le renouvellement. Néanmoins, une partie d’entre eux ont déjà été prolongés, puisque certains contrats arrivaient à échéance dès 2010. Et le gouvernement vient donc d’annoncer un nouveau round d’agréments pour trois années pleines.


Combien va coûter cette rallonge de quotas ? La réponse se trouve dans le projet de loi de finances 2013 : 250 millions d’euros affectés à l’exonération plafonnée de taxe intérieure de consommation pour « les esters méthyliques d’huiles végétales et animales » (autrement dit, le biodiesel) et biogazoles de synthèse (voir ce document, p. 12). C’est le deuxième principal poste de dépense fiscale pour l’agriculture en 2013.

« Lubrifier les rapports avec les partenaires sociaux »

Mais il y a un hic. Car ce montant est bien supérieur au total des exonérations correspondant aux agréments prévus pour 2013. Dans le tableau récapitulatif des agréments accordés, que publie la Cour des comptes dans son rapport (p. 64), 20,4 millions d’hectolitres de biodiesel sont prévus l’année prochaine. Soit un coût global d’allègement de la TIC d’environ 160 millions d’euros pour 2013.

Pourquoi, alors, le gouvernement prévoit-il de dépenser 90 millions d’euros en plus ? En fait ce chiffre correspond au report pur et simple, en 2013, du montant total des agréments de 2012, à savoir 30,2 millions d’hectolitres. Or, à y regarder de plus près, une société bénéficie plus que toutes les autres de cette rallonge. C’est Sofiprotéol-Diester Industries, numéro un du biodiesel en France. En 2013, si elle est autorisée à conserver ses agréments de 2012, elle devrait ainsi recevoir un cadeau fiscal de 54,5 millions d’euros (voir notre calcul sous l’onglet Prolonger). Soit presque les deux tiers des 78 millions d’euros de différence entre les montants alloués à l’origine et ceux rallongés par le gouvernement.

Pour le ministère de l’agriculture, qui a géré le dossier avec celui de l’énergie, les 250 millions de dépense fiscale budgétés pour 2013 sont « un chiffre indicatif, c’est du prévisionnel qui peut encore évoluer ». La procédure se déroule dans le cadre européen, les agréments sont donc ouverts aux sociétés des autres États-membres.


Xavier Beulin et Stéphane Le Foll au ministère de l'agriculture, en mai 2012.


Dans tous les cas de figure, le premier bénéficiaire de la ristourne fiscale sera bien le groupe Sofiprotéol. Or, cette société pionnière des agrocarburants en France est présidée par Xavier Beulin, par ailleurs président de… la Fédération nationale des exploitants agricoles (FNSEA), premier syndicat professionnel agricole. Cette double casquette ne crée-t-elle pas un conflit d’intérêts ? « Mais pas du tout, je ne suis pas actionnaire de Sofiprotéol », répond Xavier Beulin, « je représente les intérêts de 250 000 producteurs d’oléagineux qui ont accepté de construire une filière. On ne va quand même pas reprocher à des paysans d’aller chercher de la valeur ajoutée pour leur activité ». Au téléphone, il reconnaît avoir plusieurs fois abordé la question du soutien public aux agrocarburants avec le ministre de l’agriculture, Stéphane Le Foll.


Pour Jérôme Frignet, chargé de mission à Greenpeace, « ce renouvellement de l’exonération est une façon de lubrifier les rapports avec les partenaires sociaux » alors que le processus de la transition énergétique voulu par le gouvernement risque de tendre les relations avec le monde agricole. Opposée aux agrocarburants, Greenpeace considère que leur bilan environnemental est mauvais, qu’ils contribuent à la hausse des prix alimentaires, et retardent l’évolution écologique de l’agriculture française. L'ONG riposte à l'annonce gouvernementale par la publication d'un dossier de bilan très critique des agrocarburants (à lire en cliquant ici).


« La situation de Xavier Beulin est quand même ambiguë, il y a mélange des genres, cela ressemble à un conflit d’intérêts », analyse de son côté Joël Labbé, sénateur Europe Écologie-Les Verts (Morbihan) et auteur en juillet dernier d’un amendement au collectif budgétaire supprimant l’exonération de TIC pour les agrocarburants. « C’est un interlocuteur privilégié du gouvernement et le président d’une société directement intéressée par une aide gouvernementale », poursuit-il au sujet du dirigeant de la FNSEA.


Son groupe a prévu de proposer de nouveau cet amendement lors de la discussion du projet de loi de finances 2013. C’est « un point majeur », ajoute-t-il, rappelant la volonté affichée par l’exécutif de chasser les niches fiscales. En 2011, le même amendement avait déjà été défendu par la sénatrice du Nord Marie-Christine Blandin, et soutenu par des élus socialistes, dont Nicole Bricq, éphémère ministre de l’écologie du premier gouvernement Ayrault. Dans son rapport sur les aides dommageables à la biodiversité en 2011, le Centre d’analyse stratégique (CAS) avait aussi ciblé cette niche fiscale (voir ici ce rapport).

Les trois quarts de l'aide publique

Dans son rapport paru début 2012, la Cour des comptes s’intéresse de près aux fondements de la fortune de Sofiprotéol (5,6 milliards d’euros de chiffre d’affaires en 2010). Depuis le milieu des années 2000, « les agréments ont été en grande partie attribués au groupe Diester Industries, qui regroupe suivant les années 70 à 74 % d’entre eux », estiment les auditeurs. Autrement dit, les trois quarts de l’aide publique aux agrocarburants.





Sofiprotéol est né en 1983, à l’initiative de producteurs d’oléoprotéagineux qui en constituent l’actionnariat de référence. En 2010, le groupe employait 6 400 personnes. Il possède sept sites de production en France, et six autres en Europe. Peu connu du grand public, le nom du groupe est apparu dans l’actualité quand il a voulu acquérir le volailler Doux, en pleine panade – offre retoquée par le tribunal de commerce de Quimper cet été.




À entendre Xavier Beulin, l’exonération de TIC est indispensable à la survie de la filière. « La filière Diester va perdre de l’argent en 2012, une de nos plus mauvaises années », notamment à cause de la hausse des prix des céréales qui renchérit ses coûts de production. Si bien que, pour lui, « sans exonération, c’est de la vente à perte. On ne va quand même pas fermer cinq ou six usines ! ». Pour le ministère de l’agriculture, le maintien de la niche doit « accompagner les producteurs de biocarburants de première génération qui sont aussi ceux qui vont produire la deuxième, et garder chez nous cette industrie dans le contexte d’une forte concurrence internationale, notamment de l’Argentine ».

Mais c’est une véritable rente que Sofiprotéol s’est constituée au fil du temps, grâce à la TGAP qui frappe les distributeurs et les pétroliers qui n’incorporent pas assez d’“agro” dans leurs carburants : « La direction générale du trésor considère que les producteurs de biocarburants bénéficient d’une rente assimilable à une subvention », écrivent les rapporteurs de la Cour des comptes.










Ils ajoutent que « compte tenu de la lourdeur de la sanction que représente la TGAP, et faute de source alternative d’approvisionnement extérieur compétitif, les pétroliers et les distributeurs ont été contraints d’accepter que Diester Industries récupère dans son prix la quasi-totalité du montant de défiscalisation de la TIC ». Une facture, au bout du compte, assumée par les consommateurs, analyse la Cour.




Les exonérations de TIC vont décroître par palier à partir de 2014, pour arriver à zéro au 31 décembre 2015, précise une source gouvernementale. À l’en croire, le renouvellement des agréments était nécessaire pour maintenir à 7 % le taux d’incorporation des agrocarburants dans les carburants des automobilistes français. D’origine européenne, cet objectif a été intégré dans la loi française. Le gouvernement souhaite s’en tenir à ce plafond, voulant ainsi se démarquer du précédent gouvernement qui avait cherché à accélérer le processus. Mais en réalité, le taux d’incorporation avait été fixé à 7 % dès 2010.


« Quels seront la place et le rôle des agrocarburants dans le projet de loi sur la transition énergétique », s’interroge Jérôme Frignet de Greenpeace, pour qui le bilan en emplois et en retombées économiques de la filière est beaucoup moins avantageux que ne le prétendent les industriels.


Alors qu’ils sont critiqués de longue date et que la Commission européenne vient de recevoir un rapport sévère de l’International food policy rearch institute (IFPRI, voir ici) sur le bilan environnemental des agrocarburants, l’annonce de Jean-Marc Ayrault n’a pas provoqué de remous. Peut-être parce qu’elle était savamment insérée après une phrase annonçant que le gouvernement « a décidé de demander à nos partenaires européens et au niveau international une pause dans le développement des biocarburants de première génération ». Soit à peu près le contraire de ce qu’il s’apprête à faire pendant trois ans.
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Calcul du "cadeau" fiscal à Sofiprotéol-Diester Industrie :

On décompte environ 600 000 MT de moins en 2013 qu'en 2012 pour Diester Industries, selon les agréments publiés par la Cour des comptes. Il faut les multiplier par 11,36 pour les convertir en hectolitre.
Si bien que cela donne :
600 000 × 11,36 = 6 816 000 hl
Soit 6.816.000 × 8€ = 54,5 millions d'euros de "cadeau" pour Sofiprotéol.

vendredi 27 février 2015

Comment les agrocarburants ont conduit aux fermes-usines.

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Si Sofiprotéol a bâti sa fortune sur les agrocarburants, bien aidés par les pouvoirs publics, il assied désormais sa puissance dans le monde agricole par l’élevage. Rebondissant sur la crise du lait, il s’est positionné comme le leader de l’alimentation animale. Et favorise le développement des fermes-usines pour écouler ses stocks. Avec une nouvelle astuce pour faire accepter le tout : la méthanisation, nouvelle énergie propre à la mode.

Sofiprotéol a donc construit son empire sur un agrocarburant, le diester, qu’il a abondamment financé grâce aux fonds publics. Soit. Mais il reste un problème à régler : que faire des déchets issus de sa production ?
Car la trituration, l’étape industrielle qui transforme le grain de colza ou de tournesol en huile végétale, laisse à sa suite un coproduit, qu’on appelle le tourteau. Pour 1 000 kg de ces graines qui donneront le diester, on obtient 560 kg de tourteaux.
Or la production de diester se faisant plus importante avec le boom des années 2000, le volume de tourteaux disponible est devenu chaque année plus conséquent.
Heureusement pour Sofiprotéol, ce tourteau constitue une nourriture très protéinée, parfaite pour remplacer dans l’alimentation animale le soja OGM tant décrié, venu d’Amérique. Cela tombe d’autant mieux que la filière des agrocarburants ne s’avère plus si rentable : “Les tourteaux sont indispensables à l’équilibre économique de la filière huile alimentaire et carburant”, explique Luc Ozanne, à la direction des engagements Sofiprotéol.
Valorisation indispensable en alimentation animale
Compte tenu des volumes à écouler, l’avenir du diester s’avère dépendre de la capacité des animaux à absorber ces tourteaux. C’est pourquoi, en 2007, Sofiprotéol prend le contrôle de Glon-Sanders, alors le n°1 en France de l’alimentation animale. La "pieuvre Sofiprotéol“, comme la qualifie Attac, participe également à l’offre publique d’achat d’Evialis, une autre entreprise spécialisée dans l’alimentation animale.
 
- Logo de la marque Sanders, appartenant désormais au groupe Avril -
Le colza est mis à la mode dans l’alimentation animale. Les coopératives s’y mettent, à l’image d’InVivo qui “engage des études sur les coproduits (du colza énergétique NDLR) et leur utilisation en alimentation animale”.

Les chambres d’agriculture font de la réclame, comme celle de la Haute-Marne avec cette accroche : “Le tourteau de colza pur, ça marche aussi !!”.

Dans le même temps, afin de rendre le colza digeste pour tous les animaux, l’entreprise met à contribution la recherche, celle de l’INRA (Institut national de la recherche agronomique) notamment. On le teste même pour nourrir le canard.


Mais le résultat tarde à venir : en 2009, les incorporations de tourteaux de colza dans l’alimentation animale sont de 31 000 tonnes alors que la production de diester atteint 1,8 million de tonnes. Le compte n’y est pas.

Le défaut de l’herbe : elle pousse toute seule


 

- Usine Sanders en Bretagne -
Pour Sofiprotéol, il faut donc s’assurer de meilleurs débouchés. Les vaches laitières, très gourmandes en protéines, en représentent un très intéressant : la France, deuxième producteur laitier d’Europe, en compte alors pas loin de 4 millions. Problème, nos bovins consomment encore en majorité “cette herbe suspecte de pousser toute seule”, dixit un ancien dirigeant de la FNSEA.

C’est à ce moment-là qu’intervient la crise du lait, en 2008 et 2009. Elle marque le tournant. La FNPL (Fédération nationale des producteurs de lait), branche laitière de la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) prône la contractualisation comme solution à la crise.
De quoi s’agit-il ? En échange de la collecte d’un volume de lait garanti, l’éleveur doit s’engager à acheter à sa coopérative tous les produits qu’elle peut lui vendre. En tête desquels… l’alimentation animale.

- La contractualisation selon le rapport Racine :
PDF - 1.9 Mo
La Fédération nationale des coopératives laitières (FNCL) avait commandé la rédaction d’un règlement intérieur de coopérative laitière au cabinet Racine de droit des affaires, en 2009, avant la contractualisation.

L’effet de levier d’un tel contrat serait une aubaine pour Sofiprotéol. Et qui est alors le vice-président de la FNSEA qui pousse dans le sens de cette contractualisation ? Xavier Beulin, qui dirige en même temps Sofiprotéol…

Mais la majorité des éleveurs refuse cette clause, tout comme de négocier un contrat en direct avec leur laiterie - souvent des géants comme Lactalis ou Sodiaal. Et devant la levée de boucliers provoquée par cette idée, le projet est plus ou moins abandonné.

Un fonds laitier géré par Sofiprotéol


Au même moment (2008), un fonds interprofessionnel laitier se crée, le Fedil, doté de 15 millions d’euros, pour soutenir la filière laitière. Et à qui est confiée la gestion du Fédil ? A Sofiprotéol.
Joli tour de passe-passe : on ouvre la porte du marché laitier à l’activité industrielle de Sofiprotéol, mais on justifie ce choix par son activité financière. Le mélange des genres est total : “Les élevages laitiers constituent le premier débouché des tourteaux de colza. Il était donc naturel que Sofiprotéol mît son savoir-faire d’établissement financier à la disposition du Centre national interprofessionnel de l’économie laitière (Cniel) pour gérer son Fonds de développement des entreprises de transformation laitière (FeDil)”, déclare Sofiprotéol dans son rapport d’activité 2011.
- L’extrait du rapport d’activité :
PDF - 116.6 ko
Les fermes tombent les unes après les autres. Les éleveurs sont pris en tenaille entre un prix du lait qui baisse et des charges en hausse : le prix de l’alimentation animale s’est envolé avec celui des céréales (en partie à cause des agrocarburants, qui réduisent l’offre), tandis que le prix du pétrole - nécessaire aux tracteurs, aux machines agricoles, aux engrais, etc. - flambe. Ils demandent une régulation des volumes de lait et un prix qui tienne compte de ces hausses. Sans être entendus. La contractualisation est finalement rendue obligatoire par la Loi de modernisation agricole en 2010. Elle impose un bras de fer très inégal. L’industrialisation de l’élevage est en route, comme le chantent les éleveurs laitiers :
Le Haut conseil à la coopération agricole (HCCA), alors présidé par… Xavier Beulin, chiffre en 2010 les conséquences dans un rapport au titre explicite : La filière laitière française : la compétitivité aura un prix, des choix inéluctables.
- Télécharger le rapport :
PDF - 2.7 Mo
Le scenario prévoit la réduction par deux ou par trois du nombre de fermes laitières à l’horizon 2035. Le résultat est connu : il faut compenser par de grandes fermes.
Le colza, la solution à tous vos problèmes...
D’ailleurs, Xavier Beulin ne s’en cache pas : les troupeaux doivent s’agrandir nous dit-il. C’est le seul moyen de s’en sortir :

- Ecouter Xavier Beulin : Aller à la page===>
De son côté, un éleveur d’Ille-et-Vilaine, premier bassin laitier de France explique : “On fait grandir les exploitations laitières pour que les éleveurs achètent de plus en plus de colza. Plus le troupeau grandit, moins les vaches vont dehors. C’est trop compliqué de les sortir entre deux traites, de trouver assez de prairies à proximité. Vous verrez : plus il y a de vaches dans une ferme, plus les silos de granulés sont gros !” Pour lui, pas d’alternative : ses animaux consomment du colza de Glon-Sanders, première filiale dans l’alimentation animale de Sofiprotéol.

Sans surprise, la ferme-usine des Mille vaches prévoit elle aussi un régime à base de colza. Un vrai avantage selon ce document extrait du dossier présenté par l’actionnaire unique, M. Ramery, pour l’obtention des autorisations.
- Dossier de la SCEA de La Cote de la justice, promoteur de la ferme-usine des Mille vaches :
PDF - 76.6 ko
La ferme-usine des Mille vaches se fournit-elle chez Sofiprotéol pour son colza ? Rien ne permet de le dire.

En tout cas, pour toutes les autres fermes-usines, faites le calcul : une vache ingère en moyenne 3,5 kg de tourteau de colza par jour. Soit, pour 1 000 vaches, 3 500 kg de tourteau de colza par jour et 1277 tonnes par an. Une bénédiction pour le diester ! Comment ne pas souhaiter leur multiplication sur le territoire, quand on produit des tourteaux de colza ?

Mais cela ne suffit pas. Car en élevage laitier, la taille ne fait pas la compétitivité. Les fermes les plus rentables sont celles qui transforment le lait et récupèrent la valeur ajoutée autrement captée par les laiteries. Le meilleur exemple est celui des AOC de montagne (Beaufort, Comté, Abondance…) qui sont restées à l’abri de la crise.


La rente de la méthanisation



Alors comment permettre à une ferme géante d’être compétitive ? La solution prônée, notamment par le rapport sur l’élevage laitier et allaitant du député Germinal Peiro en 2013, est de valoriser les effluents d’élevage. C’est-à-dire la bouse. Ou le lisier pour les cochons. Bienvenue dans le monde enchanté de la méthanisation.
Lire la fin====>

mardi 10 février 2015

Excédents records : le très vilain petit secret que cachait le commerce extérieur allemand.





L'office fédéral allemand des statistiques a annoncé lundi 9 février que les excédents commerciaux Outre-Rhin avaient dépassé les 200 milliards d'euros en 2014. Si les admirateurs récurrents du modèle allemand s'en servent pour confirmer leurs hypothèses, cette "performance" illustre surtout les résultats d'une politique économique agressive envers ses partenaires européens.

Bien que ce montant -217 milliards d’euros- soit dépourvu de toute réalité quotidienne, sa signification apporte une grande fierté à l’Allemagne et à ses admirateurs. Il s’agit du montant de l’excédent commercial de biens allemands, qui atteint, pour cette année 2014, un nouveau record. L’équivalent du PIB de la Grèce ou encore du Portugal.

Bien évidemment, ce type de publication engendre toute une série de réactions admiratives et envieuses, face à "l’insolente réussite allemande".
Le modèle allemand, c’est "trop bien", c’est du solide. Par contre, le fait objectif que ce surplus commercial soit à l’origine de déséquilibres gigantesques au sein de la zone euro et qu’il soit une cause majeure de la crise actuelle ne pèse pas bien lourd face à l’émerveillement collectif.
Pourtant, en mars 2014, même la Commission européenne avouait se préoccuper du problème posé par les excédents allemands :

"L’Allemagne connaît des déséquilibres macroéconomique qui exigent un suivi et une action politique. En particulier, le compte courant a constamment enregistré un excédent très élevé, ce qui reflète une forte compétitivité et une grande quantité d'épargne investie à l’étranger. C’est aussi un signe que la croissance domestique est restée faible et que les ressources économiques n’ont pas été allouées de façon efficiente."


De quoi s’agit-il ? Un excédent de compte courant correspond à une différence favorable entre les exportations et les importations. Le pays exporte plus qu’il n’importe, sa balance est donc positive. Mais il ne s’agit pas là de l’explication la plus satisfaisante. Car un tel excédent a également une autre signification : La consommation allemande est tout simplement insuffisante pour absorber sa production totale. Si le pays produit beaucoup et consomme peu, un déséquilibre apparaît et il est alors nécessaire d’exporter le surplus en question.

Toute la question repose alors sur la méthode employée pour parvenir à ce résultat record de 217 milliards d’euros. Au cours des années 90, l’Allemagne post-réunification souffre d’un chômage élevé et d’une faible compétitivité. Afin de remédier à cette situation, et de façon concomitante à l’arrivée de l’euro, le pays va mettre en place une stratégie de contrainte salariale. Les salaires sont bloqués.

Dans une ambiance européenne de croissance soutenue, l’Allemagne va alors bénéficier de la forte demande de ses partenaires européens. A l’inverse, la demande intérieure allemande pantoufle sagement en raison de la stagnation des salaires. Le déséquilibre recherché commence à produire ses effets. Ainsi, les exportations vont progresser d’autant plus que les salaires seront stables, et ce, en surfant sur la croissance européenne, notamment des pays périphériques. Pour être clair, l’Allemagne va "importer" la demande des autres pays, ce qui revient à dire que le pays exporte son chômage chez ses partenaires. Bien entendu, il ne s’agit pas d’une stratégie coopérative mais bien d’une pure agression économique. Mais à cette époque, au sein de la zone euro, c’est le sacre du "vivre ensemble".

Car si une telle stratégie peut être tolérée dans une union afin de permettre à un pays de se redresser, certaines limites doivent être respectées. Mais ces limites ont été explosées depuis longtemps par l’Allemagne. Jusqu’à en arriver à cet excédent commercial de 217 milliards d’euros.

Un excédent qui ne se justifie aucunement par une quelconque "supériorité" du travail allemand. En effet, si le pays avait réussi à se redresser grâce à des efforts en termes d’investissement, de recherche et développement, d’infrastructures modernes, d’éducation, bref, en une amélioration de la productivité, cela se verrait dans les chiffres.

Au lieu de cela, les gains de productivité allemands sont restés faibles (inférieurs à ceux de l’Espagne et identiques à ceux de la Grèce entre 1998 et 2014). Les dépenses d’investissement "productifs" (machines et équipement) n’ont progressé que de 2.99% en termes nominaux au cours des 15 dernières années. Une misère. La part globale de l’investissement est passée de 23% en l’an 2000 à moins de 20% en 2014. Les dépenses d’infrastructure ont suivi le même chemin. Non. La conquête allemande ne s’est pas faite en améliorant la productivité.

Seulement en baissant le part des salaires. Ce n’était pas la peine de faire compliqué.

Mais cela a rendu les entreprises locales hyper compétitives. Bêtement et naïvement, les entreprises des autres pays européens ont continué de partager la valeur ajoutée avec leurs salariés, ce qui a provoqué leur perte. Le partage des richesses est décidemment une notion "has been".
Entre 2000 et 2014, la part des profits des entreprises allemandes dans la valeur ajoutée a ainsi progressé de 60% alors que la part des salaires ne progressait que de 30%. Du simple au double. Sans hausse de salaires, les consommateurs allemands se retrouvent bridés dans leurs achats, ils subissent une situation de sous-consommation par rapport à la production.

Mécaniquement, cette faible consommation va générer une hausse de l’épargne. Non pas une hausse de l’épargne des ménages allemand, mais des entreprises qui se retrouvent gavées de cash. Et l’ironie de ce mécanisme est que, comme cela est précisé plus haut, les entreprises allemandes ne vont pas profiter de cette situation favorable pour investir dans leur pays. A quoi bon investir dans un pays qui ne consomme pas ? Pas de dépenses dans les salaires, pas de dépenses dans l’investissement. Entre 2000 et 2008 les entreprises allemandes vont alors choisir de financer les déficits des pays périphériques de la zone euro. Avec un succès très relatif.

Mais depuis 2008, les pays périphériques n’ont plus le droit de recourir aux déficits pour se protéger des excédents allemands et sont "invités" à redresser leurs comptes. Mais aussi longtemps que les excédents allemands existent, la seule solution pour absorber de tels excédents est d’accepter une forte hausse du chômage. Afin de rétablir l’équilibre.

Evidemment, ces "autres" pays européens pourraient être tentés de continuer à faire la même chose pour rattraper leur retard. Le problème, c’est que cela n’est pas possible aussi longtemps que l’Allemagne continue dans la même voie. Car si tout le monde compte sur le voisin pour acheter sa production, il arrive un moment où il n’y a plus de voisin.

L’Allemagne agit encore aujourd’hui comme si elle était le malade de l’Europe, alors qu’elle est en situation de plein emploi. La zone euro n’est plus une zone de coopération, elle est une zone de compétition dure ou le plus fort ne cesse d’appuyer sur son avantage.

A l’inverse, les vrais malades ne peuvent pas compter sur un juste retour des choses. Pour les entreprises allemandes, en Europe, c’est chacun mon tour. Tant pis pour les salariés allemands, et tant pis pour les autres. Ces 217 milliards d’excédents ne sont rien d’autre qu’une preuve flagrante du dysfonctionnement européen.